Par Philippe Beauregard
Le cinéma politique n'est pas un genre en soi et il n'y à pas de genre privilégié du cinéma politique. La raison en est fort simple ; on ne dénote pas un film politique par sa forme mais plutôt par son contenu. Selon cette assertion, qui peut parfois être fausse, ne serait politique qu'un film qui se réclamerait l'être, son action se déroulant au coeur d'un débat politique quelconque. Cette définition laisserait cependant de côté nombre de films qui traitent de sujets politiques mais de manière plus implicite, par exemple dans leurs forme. Pensons au cinéma anti-colonialiste dont la forme seule sert le discours d'un désir d'affranchissement des caractéristiques culturelles du pays colonisateur, par exemple les conventions du cinéma narratif américain. La subversion formelle est en elle même un discours car car il y a toujours subjectivité dans la manière de filmer, dans les choix de mise en scène etc. Même l'absence de prise de position est une prise de position, celle du silence.
Dans cet ordre d'idée, les cinéastes militants des années 70 souhaitèrent faire "politiquement des films politiques", ils avançaient que le propos du film doit aussi passer dans la forme, sans quoi le discours politique ne passe que par les images et les sons et alors, à quoi servirait le cinéma ? D'un autre côté, il est cependant primordial de considérer que les images sont polymorphiques et que, par conséquent, elles perdent leur pouvoir, c'est-à-dire que chacun peut les interpréter selon son propre point de vue.
Aussi, si l'on s'en tient à la seule définition du mot "politique", qui désigne toute délibération ayant lieu sur l'espace public, l'agora, et qui a trait à l'intérêt commun, alors tous les films sont politiques puisqu'une production filmique ne peut exister sans une diffusion publique, si réduite soit-elle. Qu'est-ce qu'un film si personne ne le voit ?
C'est donc dire que la définition de "cinéma politique" est très ambiguë et ne concerne pas que les films montrant les luttes et stratégies de pouvoir. Le cinéma politique n'est pas un genre et tous les films sont, par définition, politiques.
Pour ce qui est du cinéma traitant ouvertement de sujets politiques, il faut cependant faire attention aux pièges que sous-tend cette conception du cinéma. On dénote deux pièges généraux d'un tel cinéma.
Le premier se présente lorsque le discours politique d'un film ne sert que d'instrument au spectacle cinématographique, d'outil au sensationnel, plutôt que d'être le produit d'un véritable désir de conscientisation. C'est ce qu'on reprochera entre autres à Costa Gavras pour son film "Z", qui est pourtant passé au rang de film culte du cinéma politique.
La politique est une forme de théâtralité, de spectacle et les auteurs de théâtre, jusqu'aussi loin que Shakespeare, s'inspirèrent de la politique pour créer leurs trames narratives et dramatiques. Les cinéastes firent de même et usèrent du spectacle de la politique pour élaborer leurs fictions. Le problème avec ce genre d'utilisation est que le discours politique s'en trouve applati pour laisser toute la place au drame, à la naration classique, à l'utilisation de clichés manichéistes, donnant des films plus souvent violents et cathartiques, spectaculaires, que véritablement politiques.
Le second piège, qui est à peu près le contraire du premier, est l'utilisation du cinéma comme simple outil du discours politique, dans une dimension très utilitaire de l'art. Les régimes totalitaires en furent les experts ; le cinéma était pour eux un excellent moyen de faire parvenir le discours à la population illetrée. Dans cette visée, le cinéma a la même fonction qu'un tract. Le discours politique y passe mais peut aussi bien exister sans passer par le médium cinématographique.
C'est donc dire que le cinéma politique est à considérer avec parcimonie. Tous les films sont politiques puisqu'ils sont tous porteurs d'un discours diffusé dans l'espace publique, c'est pourquoi le spectateur doit toujours rester vigilent face à la propagande qui est souvent si bien dissimulée derrière une bonne fiction spectaculaire.