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cinephil
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Recueil de textes universitaires sur différents thèmes reliés à l'univers du cinéma.
Catégorie :
Blog Cinéma
Date de création :
16.01.2008
Dernière mise à jour :
22.04.2008
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Queer Films

Queer Films

Posté le 16.01.2008 par cinephil
Université de Montréal
11 décembre 2007
Par Philippe Beauregard

On a souvent parlé du cinéma comme étant une fenêtre ouverte sur le monde, un accès qui nous permet de découvrir des horizons lointains, des cultures inconnues, des peuples différents. Paradoxalement, on s’est aussi aperçu que les images transmises par cette fenêtre pouvaient être biaisées, manipulées et que finalement, on voyait par cette fenêtre la vision du monde qu’on voulait bien nous transmettre, celle des idéologies dominantes, des discours normatifs et le la standardisation générale des esprits. Le cinéma, en effet, n’est pas un simple divertissement inoffensif. Il à des impacts réels sur notre représentation du monde et permet de nourrir les discours dominants ancrés dans la tradition. Légère exagération ? Paranoïa ? Toujours est-il que certains groupes (de réalisateurs, d’artistes…) en sont aussi venu à ce constat de fait et ont souhaité emmener sur les écrans des images des minorités oubliées, offensées, ou simplement négligées dans le cinéma dominant, volontairement ou pas. On les appelle cinéma anti-colonialiste, cinema-novo, troisième cinéma, etc.

Cette réalité se constate aussi pour ce qui est du cas des minorités sexuelles. Les années 60 furent le théâtre de plusieurs revendications pour un renouveau dans les idées sociales. La révolution sexuelle fut une de ces revendications et fut une des plaques tournantes dans l’histoire des représentations des minorités sexuelles à l’écran, jusqu’à ce que ces représentations deviennent presque complètement légitimes. Dès lors, on peut se demander s’il existe un genre cinématographique propre aux minorités sexuelles, disons gays, lesbiennes, transgenres, bisexuels et autres, généralement réunis sous le terme queer. Existerait-il, donc, un cinéma queer, avec ses règles, ses esthétiques et ses thèmes propres ?

Des éléments comme la prolifération, dans les dernières décennies, de films ouvertement gays, réalisés par des artistes gays ou hétérosexuels, destinés à un public gay, mais aussi, la multiplication incessante de figures homosexuelles dans le cinéma de consommation courante, portent à penser qu’un tel cinéma, un cinéma queer, existerait, effectivement. Cette étude souhaite le prouver en s’appuyant sur des ouvrages théoriques récents de Didier Roth-Bettoni et Harry Benshoff sur l’homosexualité au cinéma, mais aussi sur les ouvrages philosophiques et idéologiques de Michel foucault sur l’histoire de la sexualité. Cette étude souhaitera dégager les caractéristiques et les périodes importantes des représentations homosexuelles à l’écran en relief des auteurs, ouvrages et courants de pensées qui furent important dans la définition d’une identité et d’une culture queer.

De la révolution sexuelle à l’écran
Place aux nouvelles idéologies

Deux événements majeurs sont à la base d’un désir grandissant des représentations des minorités sexuelles sur les écrans. Tout d’abord, les événements de mai 68, en France, pendant lesquels étudiants et prolétaires réclamèrent des changements radicaux dans l’organisation de la société française. C’était aussi un prétexte de revendication pour une révolution sexuelle, un désir de s’opposer au puritanisme victorien et d’éclater les notions de couple et de pratiques sexuelles dites normales, soit le coït hétérosexuel à des buts de procréation. Les événements de mai 68 sont largement responsables de la montée d’un courant cinématographique commandé par la jeunesse émergente, soit la nouvelle-vague. Les artistes de la nouvelle-vague souhaitent révolutionner le cinéma en mettant en place des standards de production plus libres et moins coûteux ainsi que des nouvelles formules de construction narratives. Si l’homosexualité n’avait pas tant de place dans le cinéma de la nouvelle-vague française, une sexualité plus libre y était cependant revendiquée.
Le second événement déterminant dans la naissance des mouvements de revendications pour les droits des gays et lesbiennes est l’émeute de Greenwich Village, à New York City, en juin 1969. Le Stonewall Inn était un bar fréquenté principalement par des gays, lesbiennes, travestis et drag queens de différentes races et couleurs et était un endroit souvent victime de répression policière. Lors d’une descente policière habituelle, le 27 juin 1969, les choses se présentèrent différemment. La mort d’une figure emblématique de la communauté gaie New-yorkaise dans la même semaine avait semé la tension et le soir du 27 juin, patrons, employés et clients du Stonewall Inn résistèrent à l’arrestation. Une émeute déclencha des hostilités entre forces policières et réprimés, des voitures de police furent renversées et même la bâtisse hébergeant le bar fut incendiée. L’émeute dura trois jours dans tout Greenwich Village. « La plupart des historiens s’entendent pour dire que l’émeute de Stonewall a déclenché de nouvelles attitudes vis-à-vis l’acceptation de soi de la communauté gaie et les combats pour l’égalité » .

C’est à la suite de ces deux événements qu’est née la critique gaie et lesbienne, en synchronisme avec la montée des mouvements féministes et les mouvements de critique noire de cinéma à la fin des années 60, début 70 et ces mouvements ont donné naissance à des théories. La critique gaie et lesbienne a permit de considérer le cinéma autrement que selon le point de vue dominant de l’époque. Son but est de remettre en cause les discours et les idéologies dominantes relativement à la sexualité et de déconstruire ces structures et ces axes de pensée.

Ces critiques questionnent aussi beaucoup le cinéma sur le plan formel et thématique, surtout sur les points de représentation des sexes, des genres, et des identités. Avant le boom culturel le la fin des années 60, l’homosexualité était mise sous silence au cinéma. La critique gaie et lesbienne a permit de lever le voile sur le mensonge fort répandu que l’homosexualité n’existe pas. Elle a aussi permit la redécouverte de films, de réalisateurs, d’acteurs et de scénaristes rebutés par l’histoire du cinéma, passés sous silence en raison de leur « marginalité ».

Les critiques gaies et lesbiennes et féministes partagent le territoire commun de s’attaquer aux stéréotypes et le cinéma classique hollywoodien fut la principale cible de leurs critiques, car ce cinéma à tendance à reproduire le discours dominant et les stéréotypes dominants. Au cinéma, on avait tendance à faire de l’homosexuel un personnage type, codifié.

L’homosexuel […] est devenu un personnage : un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie; une morphologie aussi, avec une anatomie indiscrète […]. Rien de ce qu’il est au total n’échappe à sa sexualité. Partout en lui, elle est présente : sous-jacente à toutes ses conduites […], inscrite sans pudeur sur son visage et sur son corps parce qu’elle est un secret qui se trahit toujours.

Les personnages gays de l’histoire du cinéma ont fait l’objet de sarcasme, de raillerie. On en a fait des personnages pathologiques ou on les fait mourir avant la fin du film. Ils sont dangereux pour le héros (généralement un homme hétérosexuel blanc). Les modèles de personnages homosexuels répandus dans le cinéma hollywoodien classique sont des sissies (hommes exagérément féminisés), des jeunes hommes tristes et suicidaires, des gays psychopathes (surtout dans le film noir), des androgynes, des transsexuels etc. Les images de lesbiennes vampires ou butch (excessivement masculinisées) sont aussi très présentes. Les stéréotypes sont un enjeu important dans le cinéma parce qu’ils servent à maintenir des barrières. Ils donnent au public hétérosexuel une image erronée de l’homosexualité, mais renvoient aussi au public homosexuel une image d’eux-mêmes qui n’a rien de valorisant.

Un exemple intéressant à cet égard est le film Rebecca de Alfred Hitchcock (1940). Le stéréotype lesbien du personnage de Mrs Denver présente une personnage austère, folle, perturbée, au regard sévère. Elle ressemble étrangement à une sorcière et n’a aucune sensualité. Elle mourra d’ailleurs dans l’incendie du château, à la fin du film. Ou encore, dans Stranger on a train (1951), toujours de Hitchcock (tant qu’à s’attaquer à un réalisateur aussi puissant, autant le faire avec force), le personnage de Bruno dépeint le stéréotype de l’homosexuel décadent et psychopathe. Il est empreint de pulsions d’excès (dans la boisson, la nourriture, le jeu). Il est fasciné par la mort et le meurtre. Il symbolise l’homosexuel visiblement dérangé à la sexualité névrotique.

Richard Dyer fut l’un des premiers à s’intéresser à l’image de l’homosexuel, à l’analyser et la théoriser. Dans son article « homosexualité et film noir », publié en 2002 dans le livre The matter of images, il s’intéresse à la représentation de l’homosexuel dans le film noir américain. Il remarque que le héros de ces films est toujours un hétérosexuel blanc et souvent mis en opposition avec l’homosexuel décadent. Il suggère qu’il existe une iconographie du personnage homosexuel qui fait que le spectateur le distingue toujours du héros. Le stéréotype est introduit au cinéma d’un point de vue iconographique, rendant ainsi visible l’homosexualité dans une imagerie codifiée. Selon Dyer, les éléments importants dans l’iconographie homosexuelle sont le code vestimentaire, certains gestes, le style des décors, les regards (surtout les regards prolongés) etc.

C’est donc dire que la critique gaie et lesbienne, à l’instar de la critique féministe, s’est attaquée aux représentations stéréotypées de l’homosexualité dans le cinéma de consommation courante. On reprochera cependant à la critique gaie et lesbienne de continuer à marginaliser l’homosexualité en la considérant comme une catégorie identitaire différente négligée dans la culture.

Les théories queer
De la déconstruction de l’identité

Les théories queer émergent en réponse à la critique gaie et lesbienne. Avant d’en donner une description, il serait intéressant de spécifier ce que signifie le terme queer. Le mot queer était anciennement une insulte homophobe, synonyme de « pédé ». Le mot lui-même veut dire « bizarre » ou « étrange ». Queer désignait l’homosexuel mâle, parfois aussi femelle. C’est un terme qui désigne le groupe social gais, lesbiennes, bisexuels et autres « déviances » considérées étranges en rapport à l’hétéro normativité, ce mot était utilisé pour accuser de perversité et de déviances tous les marginaux sexuels. Aujourd’hui, ce mot n’est plus une insulte et à été réapproprié par les communautés gaies et lesbiennes pour se désigner eux-même.

La critique gaie et lesbienne cherchait des occurrences homosexuelles dans les œuvres culturelles et marginalisait l’identité queer. Les théories queer constatent quant à eux que l’identité n’est pas une notion stable. L’identité, toujours selon Foucault, dont l’œuvre fut réappropriée par les théories queer, n’est pas motivée que de l’intérieur de l’individu, mais aussi de son extérieur, elle est motivée par les idéologies et les produits culturels que l’individu consomme. C’est pour cette raison que les théories et le cinéma queer souhaitent déconstruire le discours dominant et le reconstruire.

La théorie queer est plutôt une critique de l’identité que des représentations culturelles. Elle s’intéresse à comment les images véhiculées dans la culture construisent et valident la normativité hétérosexuelle. Le terme queer désigne plutôt une hétérogénéité identitaire et un horizon de possibilités. Les trois notions centrales de l’identité selon les théories queer sont le sexe (mâle ou femelle), le genre (masculin ou féminin) et la sexualité (le désir sexuel envers une autre personne, de sexe opposé ou non, qui mène à la pratique sexuelle). Ce sont les théories queer qui mèneront à l’émergence d’un cinéma queer dans le circuit des festivals et de la production indépendante. Les films de la vague queer seront aussi entre autres motivés par la crise du sida et les politiques conservatrices qui encouragent l’homophobie. Mais qu’en est-il au juste d’un tel cinéma ?

Le cinéma queer
Cinéma du bizarre et de l’étrange

Comment définir le cinéma dit queer ? Harry M. Benshoff et Sean Griffin, dans leur ouvrage Queer images / A history of gay and lesbian film in America, publié en 2002, proposent cinq manières de répondre à la question. Un film serait d’abord queer s’il met en scène des personnages queer. Mais la présence de personnages non hétéro normatifs n’est pas suffisante pour parler de cinéma queer, sans quoi cette définition engloberait un nombre extrêmement large de productions filmiques. Un film queer serait donc aussi un film qui traite de problèmes et de thèmes relatifs à l’ambiguïté sexuelle. Une autre façon de le définir serait selon l’auteur : des films qui seraient réalisés par un auteur ouvertement queer. Qu’en est-il alors de films qui traiteraient de sujets queer mais réalisé par un auteur hétérosexuel, ou de films réalisés par des auteurs homosexuels qui ne traiteraient pas de sujets queer ? Une autre définition serait donc un film destiné ou vu par un public queer. Cependant, il pourrait ici s’agir de films hétéro normatifs choisis par la communauté gaie pour leur ambiguïté de point de vue ou pour la présence d’homo érotisme. Ce fut le cas pour Top gun, film souvent revendiqué et apprécié par la communauté gaie. Une autre façon de conceptualiser le film queer est de penser à des films qui présentent des profils identitaires ambigus, comme les films de science fiction, qui présentent des types variés d’identités et de sexualités qui sont vues, dans ces films, de manière neutre ou positive. Finalement, il à été suggéré que le simple acte de l’expérience cinématographique et de ses processus psychologique, tel l’identification du spectateur à un personnage, soit en lui-même queer. Puisque le spectateur s’identifie généralement à un personnage qui lui est semblable (il est démontré qu’il est difficile, par exemple, pour un spectateur masculin hétérosexuel, de s’identifier à un personnage homosexuel ou féminin), le processus d’identification suggère donc une forme d’auto ou d’homo érotisme. « Toutes ces façons de définir un film queer tendent à s’entrelacer et à se confondre ensemble » et c’est finalement tous ces indices qui permettent de distinguer un film queer.

Caractéristiques
Les films de la vague queer présentent une forme souvent radicale. La raison en est simple, à en croire les propos de Julianne Pidduck : « un contenu radical mérite une forme radicale » . Ce sont des films qui présentent des représentations déstabilisantes, pour le spectateur « normal », du corps et des identités sexuelles. Ces films présentent aussi des images positives des gays et lesbiennes, et des mises en scène souvent explicites de la sexualité. Généralement, ces films s’adressent à un public non conventionnel, marginal, dont l’identité ne serait pas totalement conforme à la norme hétérosexuelle.

L’esthétique dite camp est aussi souvent associée à la cinématographie queer.

Camp : ce mot fourre-tout assez indéfinissable, évoque pêle-mêle l’humour ‘’folle’’, le travestissement provocant, l’artifice revendiqué, l’autodérision outrageuse, la théâtralisation parodique (dictionnaire des cultures gay et lesbiennes, Larousse 2003). On peut tenter de le résumer à un dérivé gay et outré du kitsch, dont on sait déjà la charge de second degré, de mauvais goût clinquant et assumé, de décalage.

En gros, camp est une sensibilité plastique associée à la culture gaie. Les films camp misent sur l’artifice, le style et l’extravagance. Les cinéastes expérimentaux furent les premiers à revendiquer cette esthétique. En effet, une bonne portion du cinéma expérimental est teintée de représentations de l’homosexualité. Les films expérimentaux n’ont jamais été légitimés dans les circuits de diffusion populaire. Marginalisés dans la cinématographie classique, les représentations homosexuelles de films expérimentaux n’ont jamais réussi à rejoindre un vaste public. Toujours est-il que plusieurs cinéastes expérimentaux furent victime de censure en raison de leurs représentations hors normes de la sexualité. Le réalisateur Kenneth Anger, figure centrale du cinéma expérimental et des représentations queer, vit plusieurs de ses bobines de film détruites par les laboratoires Eastman Kodak en raison de ces représentations jugées immorales. Son film Fireworks (1947) demeure un incontournable du cinéma queer.

Les quatre saisons de l’homosexualité au cinéma
Brève histoire des représentations homosexuelles au cinéma

1895-1934 : « Les années folles »
Les termes relatifs aux quatre périodes importantes du cinéma queer sont repiqués de l’ouvrage de Didier Roth-Bettoni : L’homosexualité au cinéma. Puisque l’histoire aime bien fournir des dates précises, le premier film homosexuel à été daté à 1919. Il s’agit de Autre que les autres de Richard Oswald et Magnus Hirschfeld, qui présente des personnages homosexuels dans le but de les défendre. Cependant, il y avait déjà présence dans le cinéma américain de personnages homosexuels, souvent dépeints en sissies dans le but de les ridiculiser. Mais l’homo érotisme au cinéma remonte à ses tout débuts. Un film sans titre de Thomas Edison, rebaptisé The gay brothers (1895), présentent deux hommes qui dansent ensemble à la manière d’un couple. Du début du cinéma jusqu’aux années 30, les représentations de l’homosexuel au cinéma sont multiples, mais font souvent figure de caricatures comiques, de personnages tragiques, de meurtriers, de victimes etc. et ce, dans tous les types de films. Même les westerns. Avec l’arrivée du code Hays en 1934, il faudra attendre près de quatre décennies pour revoir autant de figures homosexuelles au cinéma, de manière aussi apparente.

1935-1959 : « Les années du placard »
« À compter de cette période, c’est un véritable travail de décryptage qui s’impose pour repérer les homosexuel(le)s à l’écran, pour apprendre à lire entre les lignes des scénarios, ou pour deviner ce que cachent les images » . Le code Hays, code de censure de la production hollywoodienne, interdisait, entre autres injures morales, toute représentation de « perversion sexuelle ». Toutefois, les réalisateurs de Hollywood, trouvaient parfois des moyens de suggérer la présence de personnages homosexuels, à l’aide d’icônes relatifs aux manières, aux costumes ou au parler de ces personnages. Ces icônes échappaient souvent aux censeurs autant qu’aux spectateurs. « Aujourd’hui, ils peuvent mieux être décrits comme queer à cause de leur homosexualité suggérée ou de leur déviance des rôles traditionnels des genres » . Même scénario en Allemagne avec la censure du régime nazi. La France fera cependant exception de cette période en continuant de présenter, même sous le régime de Pétain, des images non méprisantes de personnages queer. C’est aussi pendant cette période que les images d’homosexuels se réactualisent dans la production underground du cinéma expérimental.

1969-1979 : « Les années militantes »
Pendant cette décennie émerge à l’échelle internationale des mouvements militants gays et lesbiennes. Les homosexuels ne se cachent plus et le cinéma ne les cache plus. L’Europe est au centre de ces révolutions, surtout avec le boom culturel d’après Mai 68. Si la nouvelle-vague française s’intéresse peu à l’homosexualité, c’est dans ses marges que seront exploitées des représentations pas toujours sympathiques de l’homosexuel. Aux États-Unis, Hollywood, débarrassé du code Hays, accepte de montrer les homosexuels des deux sexes. C’est cependant dans un but précis de dérision. Les homosexuels de cette période dans la cinématographie américaine seront la cible de toutes les insultes et seront associés aux bas fonds de la société. C’est cependant pendant ces années que certains pays asiatiques dans lesquels l’homosexualité avait toujours été fortement taboue, accepteront enfin de porter à l’écran des images queer, de même que dans certains pays d’Amérique latine et d’Océanie. Au Canada, certains cinéastes tentent des représentations positives, mais l’image queer véhiculée exploite souvent les préjugés les plus dégradants, c’est ce qu’on reprochera au film Des prisons et des hommes, (Harvey Hart, 1971) qui, semble-t-il, dénonce les conditions de vie en prison.

Depuis 1980 : « Les années de la visibilité »
Selon Didier Roth-Bettoni, un nouveau cap est franchi dans les années 80 : celui de la banalisation de la présence homosexuelle à l’écran. Ce n’est pas tant le nombre de films ou de personnages queers au cinéma qui marque cette décennie, qu’un changement du statut et de la place qui leur est accordée. Cette évolution est accentuée par l’épidémie de sida qui frappe la communauté gaie dans les années 80. Plutôt que de créer un dégoût de la population hétéro normative vers la communauté homosexuelle, le sida entraînera plutôt une vague de solidarité de la part de la société et légitimera une augmentation de la visibilité homosexuelle à l’écran. C’est aussi pendant ces années que commenceront à être légalisée la formation de couples de partenaires de même sexe. On verra ainsi une multiplication de personnages gays atteints du sida au cinéma et la disparition du sentiment de honte qui les entourait au paravent. « C’est à ce moment […] que l’homosexualité à l’écran s’est véritablement banalisée, rendant possible l’apparition de films à sujet homosexuel à destination du grand public et d’un cinéma homosexuel fait pour et par les gays » . Ce bond en avant ne s’applique pas uniquement à la cinématographie occidentale, mais bien à l’échelle internationale. C’est le cas surtout en Asie, où on peut constater l’apparition d’un grand nombre de cinéastes de renommée qui consacreront leur carrière toute entière à une cinématographie tournant autour de l’homosexualité et de visions déconstruites de l’identité. Au Japon, on parle d’un véritable « boom gay », les homosexuels font leur entrée en grand sur les écrans tant au cinéma qu’à la télévision. Si cette vérité s’applique aussi pour les État-Unis, ce pays restera tout de même le mouton noir de la représentation homosexuelle, continuant de proliférer sur le marché des films qui présentent une vision dégradante de l’homosexualité. Dans les films de plusieurs réalisateurs célèbres, des personnages inutilement homosexuels seront insérés dans les récits dans le but de les rendre plus méprisables et antipathiques. Sinon, les personnages homosexuels seront d’abord légitimés à l’écran dans la forme du couple, dans une conception encore très victorienne de la sexualité. D’autres cinéastes s’attaqueront cependant à la notion normalisée de couple et réaliseront des œuvres sur fond de révolution sexuelle, tant hétéro que homosexuelle. C’est le cas de Bruce LaBruce, réalisateur canadien qui jongle entre la pornographie, le documentaire et le pamphlet militant. Selon LaBruce, dans son film hautement critiqué The raspberry reich, l’acte homosexuel est en soi un acte révolutionnaire puisqu’il s’oppose à une conception conservatrice et normalisée de la sexualité. Dans ce film, la figure dirigeante d’une organisation terroriste à vocation socialiste oblige ses membres à avoir des relations homosexuelles entre eux, de manière à les libérer de leurs inhibitions sexuelles implantées par l’idéologie conservatrice dominante.

Toujours aux États-Unis, dans des films à grand déploiement, pensons à American Pie (J.B. Rogers, 2001), des situation homosexuelles comiques seront mises en scène dans le but de les rendre ridicules et de légitimer, toujours et encore, l’hétéro normativité. Une nouvelle place, cependant, notamment dans ce genre de films, est accordée à l’homosexuel adolescent, et on constate l’apparition d’un cinéma identitaire destiné à une clientèle adolescente. Des films queer parodiant les productions hétéro normatives pour adolescents verront le jour, pensons à Not another gay movie, qui reprend le schéma narratif du célèbre American Pie en utilisant des personnages homosexuels volontairement moulés selon les stéréotypes classiques, cette fois dans une intention de comique et d’auto dérision, voire de banalisation.

Le Canada se distinguera par une vague de documentaires militants consacrés aux aspects et aux questionnements de la communauté gaie et de l’identité queer : l’adolescence et la sortie du placard, la discrimination et l’homophobie, le sida, l’homoparentalité, la vie nocturne, la transexualité etc. Dans la fiction, plusieurs cinéastes en vue réinsèrerons la thématique de l’identité sexuelle, mentionnons Léa Pool et Denys Arcand.

De plus en plus, des films à grand déploiement revendiquent des thèmes ouvertement homosexuels. Au Québec, comment passer à côté du très primé C.R.A.Z.Y. (Jean-Marc Vallée, 2005), qui raconte l’histoire d’un jeune gay qui fait tout pour se défaire de son orientation sexuelle, avant d’en venir à l’accepter. Les rôles sont parfois inversés aussi, et c’est le tour des personnages hétérosexuels non sympathisants de la réalité homosexuelle d’être diabolisés et ridiculisés dans certains films.

En résumé, les identités queer ont toujours eu une place dans le cinéma depuis ses tout débuts. S’il a été mis au placard par certains codes de censures, ce n’était que pour revenir en force. Cachez la vérité, elle refait surface.

Conclusion
Place au spectacle

Nous avons donc vu les différentes idéologies et courants de pensées, critiques féministes, gais et lesbiennes, théories queer etc., qui ont menés au développement d’une cinématographie dite queer. Pour en revenir à notre question initiale, à savoir s’il existe un cinéma queer, avec ses règles et ses caractéristiques propres, on pourrait tenter une réponse en affirmant qu’un tel cinéma n’existe que dans la mesure où il est marginalisé par la production dominante hétéro normative. Sans quoi, le cinéma dit queer se retrouve dans tous les genres cinématographiques, primitifs ou modernes, comédies, drames, science fiction ou film noir, et qu’il n’est queer que pour le fait qu’il est interprété ainsi. Un tel cinéma est apparu par le désir d’une minorité sociale d’avoir une image d’elle-même dans la culture, refusant d’accepter l'allégation qu’ils ne devraient pas exister. La place sans cesse grandissante des queers dans le cinéma de consommation courante et la prolifération des festivals de films destinés à un public queer prouve qu’un tel cinéma est de plus en plus légitimé. Il en est à croire que la mondialisation qui caractérise le XXIème siècle est un contexte parfait pour l’échange d’idées nouvelles, et les queers, homosexuels et lesbiennes, ainsi que tous les autres étranges et bizarres de ce monde, semblent enfin avoir leur place dans la communauté humaine, si diversifiée qu’elle soit. On ne peut qu’espérer que les idéologies conservatrices arriérées qui sont malheureusement encore en place finiront par laisser tomber leurs bibles mal interprétées et leurs convictions puritaine victorienne, soit-disant règles universelles des lois de la nature, pour en venir à raison qu’il n’existe pas deux identités identiques dans ce monde où chacun devrait avoir sa place.



Bibliographie
- Aaron, Michele. 2004. New queer cinema / A critical Reader. New Brunswick : Rutgers University Press.
- Benshoff, Harry M., Sean Griffin. 2006. Queer images / A history of gay and lesbian film in America. Lanham : Rowman & Littlefield Publishers, inc.
- Dyer, Richard. 2002. The matter of images : essays on representation. New York : Routledge
- Foucault, Michel. 1976. Histoire de la sexualité 1 / La volonté de savoir. Paris : Gallimard.
- Patton, Cindy et al. 1991. How do I look / Queer film and video. Seattle : Bay Press.
- Roth-Bettoni, Didier. 2007. L’homosexualité au cinéma. Paris : La Musardine.
- Russo, Vito. 1981. The celluloid closet. New York : Harper & Row Publishers.

Film : Epstein, Rob. 1995. The celluloid closet



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Génial!!!
Posté par Amélie le 16.01.2008
Tu peux être fière de toi et de ton texte Philippe!! Tu as une belle plume et surtout tu vulgarises bien toutes tes connaissances de sorte que la lecture m'apparaît agréable plutôt qu'ardue. Les idées et les propos tenus sont intéressants et bien articulés. En somme, tu as fait du bon boulot. Merci de transmettre de ton savoir, grâce à toi, aujourd'hui, j'ai encore appris.


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