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Imamura vu par Max Tessier (commentaire de texte)

Imamura vu par Max Tessier (commentaire de texte)

Posté le 16.01.2008 par cinephil
Université de Montréal
9 novembre 2007
Par Philippe Beauregard

Nombreux sont les auteurs à s’être penchés sur le cinéma japonais. Dans le cadre d’une étude rétrospective sur l’œuvre d’un des grands réalisateurs de cette cinématographie, Shohei Imamura, l’auteur James Quandt à rassemblé nombre d’articles, d’interviews et de textes pour réaliser, en 1997, l’un des ouvrages les plus importants portant sur l’œuvre d’Imamura, qui est d’ailleurs décédé en 2006. Le livre, édité par la Cinematheque Ontario, division du Toronto International Film Festival Group, porte le nom du cinéaste défunt.

Les textes qu’on y trouve sont rédigés par différents critiques et théoriciens qui se sont intéressés à l’œuvre d’Imamura. On retrouve aussi quelques textes laissés par Imamura lui-même. Le texte qui nous intéresse est de Max Tessier. Critique de cinéma pour plusieurs grandes revues françaises, Tessier est aussi l’auteur de plusieurs monographies sur le cinéma japonais, mais aussi sur le cinéma chinois et asiatique en général. Mais c’est principalement vers le cinéma japonais que Tessier à maintenu son attention tout au long de sa carrière. Le texte en question est issu d’un livre de Tessier publié aux éditions Lherminier à Paris Le cinéma japonais au présent et s’intitule « Shohei Imamura : l’entomologiste du Japon moderne ». Le titre sera d’ailleurs repris par Marcel Jean à la revue 24 Images en septembre 2006 lorsqu’il publiera un texte hommage pour souligner la mort d’Imamura, il intitulera son texte « L’anthropologue du Japon moderne ».

On attribue en effet souvent la qualité d’anthropologue à Imamura pour désigner la façon avec laquelle il s’intéresse dans ses film à chercher les traits distinctifs de la société japonaise et de l’individu japonais, surtout dans les classes populaires et régionales. Comme le fait remarquer Tessier, « Imamura se pose la question clef posée par plusieurs cinéastes et intellectuels de l’époque : […] que signifie être Japonais ? » Mais le terme « entomologiste » utilisé par Tessier n’est pas inintéressant : décrivant ainsi Imamura comme un chasseur d’insectes ou de papillons, il renvoie à la manière dont Imamura s’intéresse à la sexualité, percevant ses personnages comme des papillons qui butinent ou comme des insectes humains. Il renvoie aussi au titre du film d’Imamura Konchuki (entomologie), dont le titre fut traduit par La femme insecte (Insect woman) pour l’exploitation à l’extérieur du Japon, et au caractère de travailleur ardu de l’individu japonais, auquel Imamura fait référence avec ses personnages.

Dans son texte, Tessier définit, de façon secondaire et intrinsèque, ce qui fait d’Imamura un grand cinéaste. Le célèbre critique français Serge Daney avait déjà affirmé que les mauvais cinéastes n’ont pas d’idées, les bons cinéastes en ont plusieurs et que quant aux grands cinéastes, ils n’en ont qu’une seule. Tessier démontre dans son texte, en revisitant un à un les films de Imamura, que l’œuvre de ce cinéaste, qui est à première vue composée d’œuvres différentes et hétéroclites, est traversée d’une seule et même idée fixe qui est la recherche de l’identité japonaise.

Tessier commence son argumentation en faisant référence aux premiers films d’Imamura ( Stolen desires, Pigs and Battleships, Profound desire of the gods, etc.) et démontre comment ces films sont empreints d’un intérêt vers la marginalité, « ou du moins en tout ce qui n’est pas associé à la littérature japonaise et à la culture aristocratique » . Il fait référence aux personnages féminins d’Imamura qui sont toujours en proie aux brutaux instincts charnels masculins, à son intérêt marqué pour les régions rurales du Japon et à des personnages paysans qui doivent migrer vers la ville et y survivre malgré leur manque d’éducation académique. Selon l’auteur, Imamura critique la rapacité et l’américanisation du peuple japonais au lendemain de la guerre, voyant les japonais comme « des insectes avec des têtes humaines dont l’énergie est entièrement dirigée vers le gain monétaire la soif de pouvoir » .

Tessier dénote aussi une certaine tendance féministe dans les films d’Imamura, démontrant que les personnages féminins dans les films de ce dernier sont souvent des femmes marginalisées par la société parce qu’elle ont quitté leur famille ou leur village, qui sont libérées des contraintes familiales ou qui « utilisent leurs corps intuitivement comme manière de révéler leur liberté ». C’est le constat qui afflige Sadako après son viol dans Intentions of murder, 1964. Le film semble se terminer sur un retour à la normale, pourtant, Sadako à découvert une forme de liberté dans les relations sexuelles avec son agresseur. « Cette vision de la libération de la femme ne choque que les féministes orthodoxes qui croient que les hommes ne font rien que de rendre la femme esclave» . L’auteur aborde aussi cette thématique en présentant le film The pornographers, 1966, qu’il présente comme une critique de la société japonaise réprimée et un manifeste pour le plaisir sexuel.

Le texte signale évidemment le refus de moralisme dont fait preuve Imamura, caractéristique qui traverse aussi la majorité de ses œuvres. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant qu’un réalisateur qui a admis avoir échoué à découvrir une vérité objective se refuse de moraliser, mais aussi de « considérer le cinéma comme un outil privilégié pour arriver à la vérité » . L’article de Tessier est en cela intéressant qu’il ne fait pas que revisiter l’œuvre d’Imamura à travers une série de pratiques esthétiques et thématiques associées mais aussi à travers les réflexions et les idéologies, voire les théories propres au cinéaste en question.

Ces réflexions théoriques culminent dans le film Profound desire of the gods, 1968, qui est selon l’auteur le film le plus significatif et le plus révélateur de toute la carrière d’Imamura. Il explique que ce film est celui qui expose le mieux les préoccupations anthropologiques du cinéaste en montrant en opposition la société japonaise moderne et industrielle et les peuples natifs des îles périphériques du Japon, issus des racines primitives de l’Asie de l’est. Imamura démontre dans cette oeuvre que les sociétés « naturelles » ont aussi leurs répressions et leur hiérarchie et que finalement, la civilisation à toujours le dernier mot. Ce film se révéla malheureusement être un « échec financier qui à conduit Imamura dans une semi-retraite du cinéma » , cependant qu’il voyagera souvent en Asie du sud-est pour y poursuivre ses recherches anthropologiques.

Il réalisera tout de même plusieurs années plus tard Vengence is mine, 1979. D’après Tessier ce dernier film souffre d’une emphase freudienne trop prononcée qui selon lui représente le moment où Imamura s’éloigne de ses préoccupations ethnologues et anthropologistes. Malgré tout, écrit-il, « Imamura à souffert […] de la dégradation générale du cinéma japonais dans un pays à son zénith économique, un pays difficilement concerné par la créativité individuelle, laissé seul dans une force créative qui sape les tabous en place » .

Le texte de Tessier est clair et concis. En commençant par une citation d’Imamura qui compare littéralement une personnage de son film (Insect Woman) à un insecte et en introduisant dans les premières lignes la recherche de ce qui pourrait être caractéristique de l’identité japonaise, il plonge immédiatement le lecteur au cœur de la question. Il l’emmène ensuite à comprendre sa thèse en la plaçant dans le contexte de chacun des films importants de la carrière du cinéaste. Pour cette raison, ce texte est une excellente introduction à la cinématographie « imamurienne » pour quiconque souhaiterais se pencher sur la question.

On pourrais lui reprocher de présenter l’œuvre d’Imamura de manière très unilatérale, abordant un à un les films en ordre chronologique d’année de réalisation, ce qui pourrais paraître un peu ennuyant à la lecture, mais le tout est divisé en catégories distinctes qui emmènent à la compréhension d’idées différentes appuyées par des groupes de films et constitue un texte qui n’est finalement pas qu’un simple schéma filmographique. Tout compte fait, il invite aussi à découvrir l’imposant travail littéraire de Tessier qui est sans nul doute un spécialiste sans équivoque de la cinématographie japonaise.


Tessier, Max. 1984. « Shohei Imamura : modern Japan’s entomologist ». Dans James Quandt (dir.), Shohei Imamura, p. 45-57. Toronto : Toronto International Film Festival Group.


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