Publié le 16/03/2008 à 12:00 par cinephil
Originalement dans la catégorie "Critique"
Par Philippe Beauregard
Prétendre écrire un texte qui serait à la hauteur d'un film comme Citizen Dog relèverait de la pire imposture de ma part. J'irai donc d'un texte suivant ma formule traditionnelle, que j'étirerai un peu, tentant le plus humblement possible de décrire avec à la fois fidélité et subjectivité toutes les merveilles que ce film a à offrir.
Pour n'en rien cacher, Citizen Dog fut pour moi une grande révélation. Je me présente dans un club vidéo répertoire bien connu sur Mont Royal, je choisis par pur hasard le premier film qui me tombe sous la main sur l'étagère "Asie" et je m'assois chez moi pour visionner l'un des plus grands orgasmes cinématographiques qui m'aient jamais été donné de voir.
Pourtant, l'histoire et le scénario n'ont rien de plus classique. Pod, jeune homme de la campagne thaïlandaise, déménage à Bangkok pour y découvrir un nouveau rythme de vie au travers les différents emplois qu'il y pratique, et tombe amoureux d'une jolie femme de ménage obsessive/compulsive qui milite pour l'environnement et traîne avec elle un mystérieux livre tout blanc écrit dans une langue étrangère. Le film est majoritairement narré par une voix off qui commente l’action et miné de quelques dialogues sporadiques. Un film qui semble, donc, à première vue, être des plus ordinaires. Pourquoi un tel engouement direz-vous alors ?
Premièrement, il faut mentionner que j'aime les comédies, il s'agit de mon genre par prédilection, et j'ai aussi un faible pour tout ce qui est très rythmique et coloré. Je fus donc servi. Citizen Dog est aussi coloré qu'une boite de Prismacolors et aussi sucré qu'une montagne de Smarties. L'attention accordée à la couleur relève de la pure mégalomanie, la direction artistique est impeccable et la personne qui en était en charge était probablement aussi obsessive/compulsive que le personnage de Jin. Le choix des couleurs primaires plongent le spectateur dans un univers enfantin et propose de voir le film avec le même émerveillement qu’un enfant qui découvre son environnement. Citizen Dog à d'ailleurs reçu le prix des Meilleurs effets visuels au Thailand National Film Association Awards en 2005 et le prix Lotus de la Critique Internationale au 8ème Festival du Film Asiatique de Deauville en 2006.
Puis, une réalisation à couper le souffle. Du burlesque de Charlie Chaplin à l'humour noir de Peter Jackson, Citizen Dog semble rendre hommage à plusieurs grands réalisateurs et courants de l'histoire du cinéma. L'abondance de mouvements lancinants d'appareil me donna l’impression que Wisit Sasanatieng réalisa son film en en lui faisant tendrement l'amour, comme s’il s’agissait de la femme de sa vie. Il n'est d'ailleurs pas inintéressant de mentionner que le scénario est tiré du livre au même titre dont l'auteure est nulle autre que la petite amie de Sasanatieng.
Le film se veut très musical et le spectateur est d'emblée informé du surréalisme qui envahira cette production lorsque dès le générique du début, les personnages se mettent tous à chanter en regardant la caméra, rendant aussi hommage à quelques comédies musicales thaïlandaises des années 50, que Sasanatieng avait déjà revisitées dans ses films précédents. L'acteur principal lui-même est d'ailleurs un chanteur populaire en Thaïlande et il s'agit de son premier rôle au grand écran. Et le monde diégétique sans dessus dessous dans lequel son personnage évolue est aussi chaotique et incompréhensible que peuvent parfois le sembler les grandes métropoles techno-industrielles du 21ème siècle.
En effet, Pod rencontrera à Bangkok une variété complètement éclatée de personnages tous plus absurdes les uns que les autres ; Yod le "finger buddy", Tik, l'amnésique qui lèche tout, un ourson en peluche ivrogne, une fillette hystérique qui se prend pour une femme, et j'en passe. Tous se rejoignent dans des récits complètement détraqués dans lesquels se côtoient parfois animation et prises de vues réelles, de la même façon que l'univers des rêves côtoie la réalité dans ce film qui peut proposer un discours sur la recherche d'une vie meilleure à travers les moments de joie et de tristesse qui surviennent inévitablement dans la vie de tous les jours.
Pour conclure, Citizen Dog est selon moi un immanquable chef d’œuvre de notre siècle, du grand art qui emmène aussi à poser un double regard, positif et négatif, sur les grandes métropoles et leurs promesses de réussite sociales, de rêves parfois déçus, du plaisir qu'elles offrent autant que de la pollution qu'elles occasionnent. Citizen Dog est à placer en tête de liste des prochains films que vous souhaitez louer, si vous en avez marre des productions abrutissantes qui envahissent les salles. Plaisir garanti, c'est tout à fait le genre de film qu'on souhaite qu'il ait duré plus longtemps lorsque arrive la fin.
Publié le 19/02/2008 à 12:00 par cinephil
Par Philippe Beauregard
Le cinéma politique n'est pas un genre en soi et il n'y à pas de genre privilégié du cinéma politique. La raison en est fort simple ; on ne dénote pas un film politique par sa forme mais plutôt par son contenu. Selon cette assertion, qui peut parfois être fausse, ne serait politique qu'un film qui se réclamerait l'être, son action se déroulant au coeur d'un débat politique quelconque. Cette définition laisserait cependant de côté nombre de films qui traitent de sujets politiques mais de manière plus implicite, par exemple dans leurs forme. Pensons au cinéma anti-colonialiste dont la forme seule sert le discours d'un désir d'affranchissement des caractéristiques culturelles du pays colonisateur, par exemple les conventions du cinéma narratif américain. La subversion formelle est en elle même un discours car car il y a toujours subjectivité dans la manière de filmer, dans les choix de mise en scène etc. Même l'absence de prise de position est une prise de position, celle du silence.
Dans cet ordre d'idée, les cinéastes militants des années 70 souhaitèrent faire "politiquement des films politiques", ils avançaient que le propos du film doit aussi passer dans la forme, sans quoi le discours politique ne passe que par les images et les sons et alors, à quoi servirait le cinéma ? D'un autre côté, il est cependant primordial de considérer que les images sont polymorphiques et que, par conséquent, elles perdent leur pouvoir, c'est-à-dire que chacun peut les interpréter selon son propre point de vue.
Aussi, si l'on s'en tient à la seule définition du mot "politique", qui désigne toute délibération ayant lieu sur l'espace public, l'agora, et qui a trait à l'intérêt commun, alors tous les films sont politiques puisqu'une production filmique ne peut exister sans une diffusion publique, si réduite soit-elle. Qu'est-ce qu'un film si personne ne le voit ?
C'est donc dire que la définition de "cinéma politique" est très ambiguë et ne concerne pas que les films montrant les luttes et stratégies de pouvoir. Le cinéma politique n'est pas un genre et tous les films sont, par définition, politiques.
Pour ce qui est du cinéma traitant ouvertement de sujets politiques, il faut cependant faire attention aux pièges que sous-tend cette conception du cinéma. On dénote deux pièges généraux d'un tel cinéma.
Le premier se présente lorsque le discours politique d'un film ne sert que d'instrument au spectacle cinématographique, d'outil au sensationnel, plutôt que d'être le produit d'un véritable désir de conscientisation. C'est ce qu'on reprochera entre autres à Costa Gavras pour son film "Z", qui est pourtant passé au rang de film culte du cinéma politique.
La politique est une forme de théâtralité, de spectacle et les auteurs de théâtre, jusqu'aussi loin que Shakespeare, s'inspirèrent de la politique pour créer leurs trames narratives et dramatiques. Les cinéastes firent de même et usèrent du spectacle de la politique pour élaborer leurs fictions. Le problème avec ce genre d'utilisation est que le discours politique s'en trouve applati pour laisser toute la place au drame, à la naration classique, à l'utilisation de clichés manichéistes, donnant des films plus souvent violents et cathartiques, spectaculaires, que véritablement politiques.
Le second piège, qui est à peu près le contraire du premier, est l'utilisation du cinéma comme simple outil du discours politique, dans une dimension très utilitaire de l'art. Les régimes totalitaires en furent les experts ; le cinéma était pour eux un excellent moyen de faire parvenir le discours à la population illetrée. Dans cette visée, le cinéma a la même fonction qu'un tract. Le discours politique y passe mais peut aussi bien exister sans passer par le médium cinématographique.
C'est donc dire que le cinéma politique est à considérer avec parcimonie. Tous les films sont politiques puisqu'ils sont tous porteurs d'un discours diffusé dans l'espace publique, c'est pourquoi le spectateur doit toujours rester vigilent face à la propagande qui est souvent si bien dissimulée derrière une bonne fiction spectaculaire.
Publié le 13/02/2008 à 12:00 par cinephil
Borderline
Lyne Charlebois
Drame psychologique, 2008, 1h50min.
Par Philippe Beauregard
Kiki est une étudiante sur le point de présenter son mémoire de maîtrise. Tentant de garder la tête haute entre les fantômes de son passé, les problèmes psychologiques de sa mère, les déboires de sa colocataire et la maladie de sa grand-mère qui est sur le seuil, elle a l’impression de perdre le contrôle. Elle court en détresse au bureau de son professeur, atteinte du syndrome de la page blanche. Ce dernier lui suggère d’écrire sur ses sentiments profonds pour s’inspirer. Elle ne peut toutefois s’empêcher d’écrire sur son professeur lui-même, de qui elle est la maîtresse, entraînant ainsi une dégringolade émotive. Un vent de nouveau souffle cependant sur la vie de Kiki lorsqu’entre en scène un attentionné boulanger qui n’a pas peur des « dangers privés » comme elle.
Borderline en soi ne réinvente rien, la trame narrative d’une histoire d’amour qui finit bien, la jeune fille troublée qui fait la paix avec son passé, tout ça c’est du déjà vu. C’est le traitement plastique de ces thèmes et la sensibilité des image qui en font une œuvre exceptionnelle. Film pourrait-on dire lyrique, narré par la voix de Kiki qui se raconte en voix-off et en flash-backs, cherchant et affirmant son identité en tentant de séparer le passé du présent. Ce qui en fait un film très post-moderne - on reconnaît le post-modernisme à cette quête incessante de l’identité - mais aussi très québécois, en ce sens où l’identité nationale québécoise est constamment à la recherche d’elle-même, puisant dans son passé pour affirmer son présent. Et qui dit identité dit identité sexuelle. La vie débauchée de Kiki donne lieu à une esthétique visuelle à couper le souffle, une représentation des corps et de la sexualité qui se veut très chaude sans toutefois provoquer volontairement l’excitation. Et toujours cette cohabitation, à l’intérieur même des plans, du passé et du présent, comme une façon de dire que le passé fait de nous qui nous sommes. Comme une signature, aussi, qui dirait « made in Québec » - on sait que le cinéma québécois, même s’il flirte souvent avec l’américanisme, s’est toujours trouvé à cheval entre le réel et l’imaginaire, le documentaire et la fiction… le présent et le passé. Je me souviens. Enfin, s’il est une chose que Borderline affirme avec tant de beauté, c’est que nous somme tous faibles, en tant qu’être humains, devant le sexe.
Publié le 29/01/2008 à 12:00 par cinephil
Le Fil Cassé
Michel Langlois
Documentaire lyrique, 2002, 50min.
Par Philippe Beauregard
Michel Langlois n’aura jamais d’enfants, il à cassé le fil, le fil des générations. Son homosexualité l’en restreint. Partant de ce constat, il se lance dans la quête généalogique de sa famille, à commencer par sa mère. Il raconte sans faire de drame les tristes récits de ses origines qui sont poursuivies par la malchance et la mort ; la fièvre typhoïde, la guerre, la surdité, la mort accidentelle, l’alcoolisme etc. Il se rend jusqu’en France dans sa quête pour faire revivre ses êtres chers, même ceux-là qu’il n’a pas connu mais qui d’une certaine manière, lui semble-t-il, font parti de lui. Dans sa méticuleuse recherche généalogique, il va jusqu'à se considérer lui-même pour évaluer son rôle dans cette famille et faire comprendre les clefs de son identité, notamment de son identité sexuelle. Il en résulte un film qu’il dédie à sa mère pour laquelle il porte un amour pur et inconditionnel.
Le fil cassé et un patchwork généalogique constitué d’images d’archives, de scènes reconstituées et de séquences documentaires. Les prises en couleur s’entremêlent avec celles en noir et blanc et quelques photos de famille. La narration, qu’on devine écrite à la main même de Michel Langlois, est douce et poétique. Son ton est objectif de façon à ne pas rendre plus triste les moments tristes (et il y en à beaucoup) ou plus beaux les moments beaux. Le montage est très dynamique et découpé. Langlois à parfois recours à quelques images fortes pour donner de l’impact à certains événements présentés dans le film. Les quelques images montrant devant une maison une bannière sur laquelle est écrit « danger d’infection » pour reconstituer l’ambiance de l’épidémie de fièvre typhoïde de 1929, sont quelques unes de ces images. On pourrait ranger Le Fil Cassé dans la catégorie de l’essai cinématographique, tendance moderne du cinéma québécois qui désigne des films souvent lyriques et de facture très libre. Dans ce film, Langlois utilise beaucoup des images de trains ; non seulement parce que les trains ont joués un rôle central dans l’histoire de sa famille, mais aussi parce que l’image du train qui avance renvoie à celle de la vie qui suit son cours. Il pose aussi une réflexion sur le caractère unique de l’être humain, notamment dans sa narration lorsqu’il dit, à plus d’une reprise dans le film, que toutes les vies méritent d’être racontées mais que aucune de ces vies n’est vraiment racontable.
Publié le 29/01/2008 à 12:00 par cinephil
Les Brûlés
Bernard Devlin
Drame, 1959, 1h 54min.
Par Philippe Beauregard
Inspiré d’un roman de Hervé Biron, Les Brûlés raconte l’histoire des hommes partis coloniser les rives du lac Abitibi en 1933. Pleins d’espoirs d’y cultiver leur terre, d’y établir leur foyer et d’y élever leurs familles, ils se rendent vite compte que la colonie n’est pas un camp de vacances et qu’ils devront travailler fort pour concrétiser leurs aspirations. Ils devront faire face à une multitude d’obstacles comme l’hivers, le dur labeur, la mortalité, l’abandon de certain confrères et les conflits interpersonnels. Ces colons devrons apprendre à vivre ensemble et à se serrer les coudes s’ils veulent assurer la survie de leur village. Heureusement, ils auront pour leur colonie un curé brave et honnête qui sera pour eux une lumière dans les temps les plus sombres. Petit à petit, la colonie se peuple et prospère pour bientôt devenir la paroisse de St-Antoine.
Ce film semble faire part de toutes les difficultés de parcours que pouvaient rencontrer ces colonisateurs des régions nordiques du Québec dans les années trente. Il en est une qu’il semble toutefois oublier, en effet, le film ne fait jamais mention de maladies quelconques qui auraient pu survenir. Néanmoins, il s’agit d’une œuvre grandiose du cinéma québécois. La réalisation réussie et le jeu des acteurs presque toujours impeccable font en sorte que les tensions et les affects que Devlin souhaite mettre en scène sont aisément ressentis, d’autant plus que le lien qu’entretient le film avec le réel est très serré, ce qui sert le processus de fictionnalisation. La place importante du clergé à l’époque est démontrée à l’aide du personnage du curé, qui est la personne la plus respectée dans la colonie. Le film porte aussi un discours sur l’acceptation et la coopération, ainsi, c’est le personnage qui arrive comme un cheveu sur la soupe qui aidera le plus au bon fonctionnement de la colonie dans ses débuts. Tourné en noir et blanc, Les Brûlés est construit par séquences épisodiques et chacune de ces séquences se termine par un fondu au noir qui sert d’ellipse temporelle. Ces séquences mêmes ne sont pas très découpées, il y à beaucoup de plans longs. Chaque individu dans la colonie à une personnalité unique et Devlin met en opposition des personnages honnêtes et d’autres qui font figure de mal, d’avarice ou de duperie par exemple. La présence de Félix Leclerc dans la distribution vient ensoleiller cette œuvre de quelques un de ses classiques de la chanson québécoise.
Publié le 29/01/2008 à 12:00 par cinephil
15 février 1839
Pierre Falardeau
Drame historique, 2001, 1h54min.
Par Philippe Beauregard
Ce film relate de la vie des patriotes incarcérés dans les prisons anglaises au lendemain de l’insurrection de 1838. Huit cent d’entre eux sont enfermés à la prison de Montréal, parmi lesquels une centaine sont condamnés à mort. Le matin du 14 février 1839, Chevalier DeLorimier et Charles Hindeland, deux figures de proue du mouvement patriote au Québec, apprennent qu’ils sont du nombre des condamnés et qu’ils seront pendus le lendemain aux petites heures. Ce film est celui des 24 dernières heures de ces deux personnages et de ceux qui les entourent dans leur unité carcérale, de leurs espoirs et de leurs craintes, de leurs amours et de leurs haines. Ce sont aussi les derniers moments de DeLorimier en compagnie de son épouse. En plus de dresser un portrain général du discours patriotique québécois, 15 février 1839 s’intéresse à représenter les conditions de détention qu’on réservait aux patriotes.
Le tournage de 15 février 1839 avait pour avantage de n’avoir que trois lieux de tournage ; l’intérieur de la prison, qui fut tourné en studio, l’extérieur de la prison, tourné à la citadelle de Québec, et le plan initial d’introduction, tourné à l’extérieur dans une petite reproduction d’un village colonial d’époque. Ce plan est d’ailleurs l’un des plus complexes du film ; il s’agit d’un plan séquence qui nécessitait une coordination extraordinaire puisqu’une vingtaine de figurants uniquement passent et repassent devant la caméra de façon à donner l’impression d’une foule d’une centaine d’actants. Dans un souci de témoigner le plus fidèlement possible des conditions de détention des patriotes, Falardeau est allé jusqu'à tourner en studio les portes ouvertes en plein hivers de manière à obtenir jusqu’à la buée qui s’échappe de la bouche des protagonistes dans le froid de la prison. À l’opposé de la majorité des productions commerciales, 15 février 1839 n’est pas très découpé et progresse dans un rythme lent quoique adapté au thème. Même s’il s’agit d’un film qui relate d’événements historique, Falardeau se défend d’en avoir fait une œuvre moderne et actuelle. Entre autres, pour la place qu’il à donné à certains personnages de nationalités différentes, il propose un discours sur les conditions actuelles de l’immigration au Québec. De cette façon, autant par les propos plus actuels qu’il tient que par les événement historiques auxquels il fait référence, 15 février 1839 est une fiction entretenant un lien étroit avec le documentaire. Falardeau profite aussi de la question de l’insurrection, de la colonisation et de la vie carcérale pour proposer un discours sur la liberté qui, rappelons le, n’est pas une marque de yogourt.
Publié le 29/01/2008 à 12:00 par cinephil
Pour la Suite du Monde
Pierre Perrault & Michel Brault
Documentaire, 1963, 1h 45min.
Par Philippe Beauregard
Pour la suite du monde est un documentaire qui relate de plusieurs aspects importants de la vie humaine sur une petite île du golfe du St-Laurent, l’Île-aux-Coudres. Concentrant principalement la vocation documentaire du film autour de la pêche au marsouin, activité traditionnelle et typique à cette région, les réalisateurs s’intéressent aussi à plusieurs autres aspects qui caractérisent cette île et en font un endroit unique. Ils s’intéressent entre autres à la langue, que l’accent typique rend énergique et éloquente, à la place et à l’importance de la religion catholique et des autres croyances dans les activités de l’île, tels que les cycles de la lune et la présence des âmes, finalement, à la places qu’occupent les jeunes habitants des lieux par rapport aux vieux, à leur rôle dans la perpétuité des traditions locales.
Pour la Suite du Monde est le premier d’une trilogie de Perrault ayant pour but de renouveler l’esprit documentaire au Québec. Ce film est souvent cité comme étant l’un des meilleurs exemples du cinéma direct. C’est un documentaire différent dans le sens qu’il est aussi le résultat de tout un travail de scénarisation et de mise en scène, mais le propos reste toutefois véridique. Le film prend parfois des allures de fiction et il y à même une certaine forme de suspense à savoir qui sont les habitants qui vont coopérer à faire renaître la pêche aux marsouins, ou encore, vont-ils simplement en pêcher un ? La nature de l’activité sur laquelle porte ce documentaire oblige un discours sur la coopération. Certaines séquences sont simplement captées dans la plus pure tradition documentaire, par exemple les séquence de pêche et de ses préparatifs relatifs, d’autres séquences sont provoquées en vue d’obtenir, de la part des résidents de l’île, de l’information en lien à leur coutumes et mythes ancestraux. Le son est généralement synchrone mais la voix d’Alexis Tremblay, pêcheur, vient parfois commenter certaines scènes. La caméra participe aux activités et dialogues qui sont représentés et on reconnaît en Perrault un sens aiguisé de la photographie, qui est toujours impeccable. Le film s’intéresse aussi à la part que jouent les jeunes dans la continuité des activités de l’île et rend cette idée intéressante en montrant des plans dans lesquels on voit des petits bateaux qui en côtoient des grands.
Publié le 21/01/2008 à 12:00 par cinephil
Le Déclin de l’Empire Américain
Denys Arcand
Comédie dramatique, 1h 35min., 1986
Par Philippe Beauregard
Le Déclin de l’Empire Américain met en scène quatre hommes et quatre femmes, tous issus de la faculté d’histoire de l’Université de Montréal, qui se rejoindront pour un souper d’amis dans un chalet sur les rives du lac Memphrémagog. La première partie du film présente ces personnages de manière divisée ; d’un côté, les hommes, dans la cuisine, préparent le repas en se livrant à des conversations transparentes entourant leurs expériences et leurs visions de l’amour et de la sexualité. De leur côté, les femmes, s’entraînant au gym, font de même. Dans la seconde partie, cette bande d’amis (dont certains sont en couple) se retrouvent autour de la table pour un dîner champêtre et les conversations intellectuelles foisonnent. L’ambiance est momentanément brisée par l’arrivée d’un protagoniste inattendu et la révélation d’une relation adultère.
L’un des propos majeurs tenu dans le film est que la recherche obsessive du bonheur personnel par les individus d’une civilisation est souvent le signe précurseur du déclin de celle-ci. Aussi, les personnages présentés démontrent être eux-même à la recherche de leur bonheur personnel le plus souvent via l’amour et la sexualité. La façon dont le film est construit met en opposition de manière intéressante les points de vue masculins et féminins. Autre que l’amour et le sexe, plusieurs thèmes sont aussi abordés ; l’histoire, l’art et la littérature, la drogue, l’âge etc. Il apparaît évident que le réalisateur, Denys Arcand, était lui-même étudiant en histoire. Il s’agit d’un film d’intellectuel dans lequel la qualité et la richesse des dialogues semble prévaloir sur la qualité des caractéristiques techniques plus proprement cinématographiques, ce qui ne veut pas toutefois dire que le film est mal réalisé. Certains plans font preuve d’audace, d’autres sont d’une grande beauté sommes toutes, Arcand démontre une connaissance approfondie et une incontestable maîtrise du langage cinématographique. Par son importante dimension documentariste à l’intérieur de la fiction, Le Déclin de l’Empire Américain répond à l’une des principales récurrences du cinéma québécois qui est celle de marier la fiction au documentaire.
Publié le 21/01/2008 à 12:00 par cinephil
Les Invasions Barbares
Denys Arcand
Comédie dramatique, 1h52 min., 2002
Par Philippe Beauregard
Le Déclin de l’Empire Américain, 15 ans plus tard. Rémy, maintenant divorcé depuis longtemps, est atteint d’un grave cancer et repose à l’hôpital dans l’attente de son éventuel trépas. Son ex-femme, Louise, tente de faire revenir à Montréal son fils et sa fille pour qu’ils puissent passer leurs derniers moments en compagnie de leur père. La fille, qui est en voilier sur l’océan pacifique se voit dans l’impossibilité de répondre à la demande alors que le fils, qui est devenu un important homme d’affaires londonien, accepte de faire le voyage en compagnie de sa femme. Malgré le fait qu’ils semblent ne plus rien avoir à se dire depuis des années, le fils (Sébastien) fera des pieds et des mains en ayant recours à son inépuisable ressource capitale et sa longue liste de contacts internationaux pour que la mort de son père soit la plus douce possible. Constatant que le moment fatal approche à grands pas, il rassemble au chevet de son père ses amitiés les plus signifiantes.
Proposant une forme plus proche de la fiction traditionnelle que celle du « Déclin », Les Invasions Barbares pose un regard critique sur la société québécoise moderne à l’heure de la mondialisation. Les thèmes abordés sont plus nombreux et bien-sûr plus actuels. Arcand suggère des réflexions d’abord sur la mort et la maladie, mais aussi sur les système de santé et les systèmes administratifs, les syndicats, les médias, la drogue, la chute de la religion, la technologie, l’économie, l’ère planétaire, la guerre et, inévitablement, les « attentats » du 11 septembre 2001, en posant sur le tout un regard historique. Le personnage de Sébastien rappelle constamment qu’en cette époque, l’argent achète tout. Ces réflexions ne passent plus que principalement par les dialogues, comme c’était le cas dans « Le Déclin ». Certains plans sont à eux-seuls d’une grande éloquence. Quelques scènes rappèlent étrangement celles du « Déclin », je pense aux réunions d’amis (qui sont les mêmes personnages interprétés par les mêmes acteurs), au souper final dans le chalet des Cantons de l’Est, à la leçon de piano etc. Cependant, dans Les Invasions Barbares, Arcand sectionne en segments significatifs les unités thématiques du film à l’aide du fondu au noir. Fortement récompensé et à raison, Les Invasions Barbares est le film qui s’impose comme témoin de la civilisation québécoise du 21ème siècle, à l’heure du déclin du grand empire américain, déclin confirmé par le début des grandes invasions barbares, au cœur même de l’empire.
Publié le 21/01/2008 à 12:00 par cinephil
Night Cap
André Forcier
Drame, 1974, 36 min
Par Philippe Beauregard
Night Cap raconte le récit de sordides retrouvailles de salon funéraire. La veille de noël, un homme marié, père de deux enfants, meurt d’un arrêt cardiaque dans les toilettes d’une taverne. Cette mortalité inattendue vient assombrir l’ambiance des réjouissances du temps des fêtes. Le soir des funérailles, toute une gamme de personnages marginaux, famille et autres, viennent offrir leurs condoléances à la famille proche. Au cours de cette soirée, le fils, qui semble être le personnage central, fait la rencontre d'une ancienne amie qui vit maintenant de divers larcins. À la fin de la veillée, ils se dirigent ensemble au motel Night Cap. Si la trame narrative laisse présager qu’ils vont passer une nuit bien chaude, lui se chargera plutôt de refroidir femme.
Night Cap est un moyen métrage, en ce sens qu’il ne dure qu’une quarantaine de minutes. On a en ce sens affaire à un réalisateur qui ne se laisse pas cadrer par des règles de standardisation, comme quoi un film ça doit durer au moins une heure etc. Il faut dire aussi qu’il s’agit seulement du deuxième film de ce réalisateur, après Le Retour de l’Immaculé Conception et que, pour cette raison, Forcier à dû bénéficier d’un budget restreint. À cet égard, Night Cap est tourné en 16mm et la qualité de la photographie, avec ses couleurs un peu sombres et désaturées, ressemble à celle de la majorité des films tournés en cette époque. Le film présente une famille et un entourage marginal et chaque personnage sort du commun à sa manière propre, un frère voleur incarcéré, une tante à la Jojo Savard, une amie pernicieuse… Chacun apporte sa touche d’humour noir faisant en sorte que malgré la situation tendue, on rit de bon cœur. Le film semble aussi porter une dimension critique. Chaque plan semble investi de bière, de cigarette, de coca ou de produits pharmaceutiques, rappelant en quelque sorte combien les hommes comblent leur malheur de bonbon de toutes sortes sans se soucier des effets néfastes sur leur santé et leur corps. Il faut dire qu’à l’époque la médecine n’était pas là où elle en est aujourd’hui et les gens faisaient moins attention. Le film se termine sur une chute tout à fait inattendue qui coupe le souffle au spectateur autant qu’à l’ancienne amie malicieuse.